Du lundi 8 janvier 1996 au jeudi 8 janvier 2026, cela fait 30 ans jour pour jour qu’un drame aérien d’une ampleur exceptionnelle frappait la ville de Kinshasa. Ce 8 janvier 1996, à 12h45, en pleine heure de pointe, un avion Antonov AN-32B, affrété par la compagnie Scibe Airlift, rate son décollage à l’aérodrome de Ndolo. L’appareil termine sa course dans le marché Somba Zigida, communément appelé marché Type K, situé à l’autre extrémité de l’aérodrome.
À ce moment-là, le marché est bondé : des enfants sortent de l’école, des commerçants vendent des produits venus notamment de Goma et du Kongo Central (choux, poireaux, légumes, carottes…), et de nombreux acheteurs affluent. L’avion à hélices traverse une large partie du marché avant de s’immobiliser violemment près d’un garage automobile.
Stagiaires à Télé Zaïre (actuelle RTNC), nous sommes alertés par un bruit sourd et violent. Certains pensent d’abord à l’effondrement du toit du stade des Martyrs. Sans hésiter, le directeur de l’information, Atufuka Mbunze, décide de dépêcher une équipe sur place.
Arrivés au pont Kasa-Vubu, nous apprenons qu’un avion vient de s’écraser au marché Type K. Sur les lieux du drame, le spectacle est horrible et effroyable : des corps gisent partout, des restes humains jonchent le sol, les étalages sont ravagés, le sang est omniprésent.
De mémoire de journaliste, je n’avais jamais vu une telle hécatombe.
Face à cette scène insoutenable, ma collègue Wivine s’effondre en larmes et ne peut plus continuer. Moi-même, bouleversé par cette boucherie humaine, je rebrousse chemin. Seul notre caméraman, John, fait preuve d’un courage et d’un sang-froid exceptionnels en filmant l’horreur.
Les victimes sont nombreuses : commerçantes, commerçants, jeunes vendeurs ambulants appelés “chailleurs”, enfants revenant de l’école, passants. Parmi elles figurent trois sœurs religieuses italiennes, venues s’approvisionner au marché. Deux d’entre elles sont mortellement sectionnées par l’hélice de l’avion. Par miracle, les religieuses restées dans leur bus survivent.
Dans cette atmosphère de mort et de désolation, les secours s’organisent. Les volontaires de la Croix-Rouge du Zaïre, appuyés par des bénévoles, évacuent les blessés vers différents hôpitaux et ramassent les restes humains, placés dans des sacs en plastique.
Vers 14 heures, le Premier ministre zaïrois Léon Kengo wa Dondo, accompagné de quelques ministres, arrive sur le site. Mais l’atmosphère, extrêmement tendue, les contraint à repartir après quelques minutes seulement.
Dans les familles kinoises, l’angoisse est à son comble, surtout lorsque certains proches ne rentrent pas à la maison après 19 heures. « N’est-il pas passé par la route du marché Type K ? », s’interrogent de nombreux habitants.
Au journal télévisé de 20 heures, Télé Zaïre diffuse des images effroyables de la catastrophe. Ce lundi 8 janvier 1996, toute la ville est en deuil.
Combien de victimes a fait cette tragédie ? Nul ne le saura jamais avec exactitude. Le gouvernement zaïrois évoque un bilan officiel de 234 morts et des centaines de blessés. La Croix-Rouge du Zaïre et plusieurs ONG parlent, elles, de plus de 900 victimes, de nombreux disparus et de centaines de blessés et d’invalides.
Trente ans plus tard, le marché Type K a repris ses activités normales et connaît toujours une forte affluence. Pourtant, aucune stèle, aucun monument ne rappelle cette tragédie aérienne.
Pire encore, de nombreux jeunes Congolais fréquentent ce lieu sans savoir qu’il a été le théâtre de l’une des plus graves catastrophes aériennes de l’histoire de l’aviation civile.
Un véritable manque de culture de la mémoire.
LRM/avec le Nouvel Observateur