Liberté de la presse en péril : RSF alerte sur une escalade des violences contre les journalistes dans les Grands Lacs

La liberté de la presse traverse une crise majeure dans la région des Grands Lacs. Dans un rapport alarmant présenté jeudi 26 mars à Kinshasa, l’organisation Reporters sans frontières dresse un constat préoccupant : entre conflits armés, pressions politiques et répression croissante, les journalistes font face à un environnement de plus en plus hostile, où informer devient un acte à haut risque. Intitulé « Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs », ce document couvre la période 2021-2026 et met en lumière une multiplication des exactions, particulièrement en République démocratique du Congo.

Lors de la présentation, Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF, a souligné que « l’épicentre des difficultés se trouve dans l’Est de la RDC », où les journalistes paient « le plus lourd tribut » à la guerre, notamment depuis sa résurgence avec la création du mouvement M23 en 2012. Facilitateur de cette conférence de presse, Tshivis Tshivuadi, secrétaire général de Journaliste en Danger, a indiqué que ce rapport constitue un appel à apporter des solutions concrètes aux problèmes soulevés afin de permettre aux journalistes d’exercer leur profession en toute liberté, dans l’intérêt de tous.

Une situation critique à l’Est de la RDC

Depuis la prise de Goma début 2025, informer de manière indépendante dans les zones frontalières avec l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie est devenu « quasiment impossible ». Les journalistes se retrouvent pris « entre l’enclume du M23 et le marteau des FARDC », selon RSF.

Les conséquences sont lourdes : arrestations, agressions, menaces, disparitions forcées, exécutions, ainsi que des médias suspendus, pillés ou saccagés. Face à ces pressions, des centaines de journalistes ont été contraints à l’exil. « La guerre à l’Est de la RDC est l’épicentre du danger. C’est la zone du pays, mais aussi de la région, qui concentre le plus d’exactions contre les journalistes », souligne Jeanne Lagarde, qui évoque également des radios détruites, des menaces directes et des violences souvent commises dans l’impunité.

Des chiffres alarmants

Dans l’ensemble de la région des Grands Lacs, au moins 630 exactions contre des journalistes ont été recensées entre 2021 et 2026. En République démocratique du Congo, la situation est particulièrement préoccupante : cinq journalistes ont été tués et cinq autres portés disparus, tandis que 155 ont été arrêtés, détenus ou pris en otage. À cela s’ajoutent 163 journalistes victimes de violences et 28 autres cas d’exactions documentés.

RSF souligne également que, sur les dix dernières années, plus de la moitié des arrestations de journalistes dans la région ont eu lieu en RDC, confirmant la pression particulièrement forte qui s’exerce sur la profession dans le pays.

Le rapport dénonce par ailleurs la répression des médias à travers des suspensions jugées abusives, notamment en période électorale ou lors de mobilisations citoyennes. Le rôle du CSAC est pointé du doigt, accusé d’imposer des restrictions croissantes sur la couverture du conflit à l’Est.

Les journalistes sont notamment contraints de se référer exclusivement aux sources officielles pour traiter des questions liées à la guerre, limitant ainsi leur indépendance éditoriale. Parallèlement, les groupes armés, dont le M23, imposent leur propre contrôle de l’information dans les zones qu’ils occupent, allant jusqu’à interdire certains médias nationaux et perturber les diffusions radio.

La RDC demeure ainsi l’un des pays les plus dangereux pour les journalistes dans la région, voire sur le continent africain. La majorité des violations recensées se concentrent dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, où le conflit armé accentue les risques. Au-delà des violences physiques, RSF dénonce également un arsenal législatif « liberticide » dans plusieurs pays des Grands Lacs, criminalisant les journalistes pour des motifs tels que l’atteinte à la sûreté de l’État, la diffusion de fausses informations ou encore la diffamation.

Résilience et recommandations

Malgré ces conditions hostiles, les journalistes de la région font preuve d’une grande résilience, s’organisant pour continuer à informer à travers le journalisme à distance, des initiatives indépendantes et des collaborations régionales, avec pour objectif de préserver un espace d’information libre et de restaurer la confiance du public.

Face à cette situation, RSF appelle les États des Grands Lacs à garantir la sécurité des journalistes, à mettre fin aux violences et aux menaces dont ils sont victimes, mais aussi à faciliter leur accès aux zones de conflit afin qu’ils puissent exercer leur métier librement. L’organisation insiste également sur la nécessité de soutenir économiquement les médias pour assurer leur viabilité et leur indépendance, tout en protégeant les journalistes contraints à l’exil et en favorisant leur intégration.

En outre, RSF recommande aux partenaires internationaux de s’impliquer davantage, notamment en finançant la reconstruction des médias détruits, en soutenant les formations en sécurité — en particulier pour les femmes journalistes et en mettant en place des fonds d’urgence pour venir en aide aux professionnels en exil.

Christiane EKAMBO

Laisser un commentaire